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Atlas Culinaire · Martinique · Amériques
Le plat-totem de la Martinique, hérité des engagés tamouls débarqués en 1853. Son nom créole, kolbou, et son premier geste, les graines à roussir, descendent en droite ligne du kuzhambu du Tamil Nadu.
Le 6 mai 1853, trois cent treize hommes et femmes descendent du navire l'Aurélie dans la rade de Saint-Pierre. Ils viennent des comptoirs français de la cÎte de Coromandel, signent un contrat d'engagement de cinq ans, puis se répartissent sur les habitations. DerriÚre eux suivront cinquante-cinq convois et prÚs de vingt-six mille personnes, jusqu'en 1885. La traversée durait entre quatre-vingt-deux et cent treize jours, dans des conditions terribles. Dans leurs maigres bagages voyageaient des plantes, des épices et une façon de cuisiner.
La premiĂšre dispute porte sur le nom.
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DĂ©coupez le poulet en gros morceaux, os compris : c'est l'os qui donnera du corps Ă la sauce. Frottez chaque morceau Ă vif avec un citron vert coupĂ© en deux, en pressant bien pour que le jus entre partout, puis rincez Ă l'eau claire et Ă©pongez. Dans un grand saladier, rĂ©unissez l'ail Ă©crasĂ©, la cive Ă©mincĂ©e, le persil, le thym, les feuilles de bois d'Inde froissĂ©es entre les doigts, le gingembre rĂąpĂ© et le sel. Massez longuement la volaille avec ce mĂ©lange, jusqu'Ă ce que chaque morceau soit vert d'herbes. Posez le piment entier par-dessus, sans l'entamer. Couvrez et laissez dormir au frais deux heures au minimum, une nuit entiĂšre si vous ĂȘtes prĂ©voyant.
Le pourquoiLe frottage au citron vert est le geste d'entrée de toute cuisine créole : il nettoie la chair, la raffermit et l'acidifie légÚrement avant que les aromates ne l'imprÚgnent. Le bois d'Inde froissé libÚre ses huiles essentielles au contact des doigts, ce qu'une feuille jetée entiÚre ne fera jamais. [Geste attesté par les références martiniquaises (Tatie Maryse, Sweet Kwisine), qui font toutes deux partir le colombo d'une marinade au citron vert.]
Voici le moment qui fait le plat, et il dure moins d'une minute. Ăcrasez grossiĂšrement au mortier le fenugrec, la moutarde et le cumin, Ă parts Ă©gales. Faites chauffer l'huile dans la cocotte jusqu'Ă ce qu'elle ondule, puis jetez les graines d'un coup. Elles vont crĂ©piter, sauter, embaumer d'un seul Ă©lan une odeur de noisette grillĂ©e et de terre chaude. Comptez une minute, deux au plus, en remuant. DĂšs que le parfum monte franchement, retirez-les Ă l'Ă©cumoire et rĂ©servez-les : elles ont donnĂ© leur Ăąme Ă l'huile, c'est tout ce qu'on leur demandait.
Le pourquoiC'est ici que le colombo prouve son ascendance. La cuisine tamoule ouvre tout kuzhambu par ce mĂȘme temperament : moutarde, cumin et fenugrec Ă©clatĂ©s dans le corps gras avant l'arrivĂ©e de la poudre. Le procĂ©dĂ© a traversĂ© l'ocĂ©an et cent soixante-dix ans sans bouger. Les graines Ă roussir ne sont pas de la poudre Ă colombo, ce sont deux prĂ©parations distinctes employĂ©es Ă deux moments distincts, et c'est exactement cette dualitĂ© qui est indienne. [Technique du temperament tamoul (thalippu) documentĂ©e par les cuisines natives du Tamil Nadu, et geste martiniquais des graines Ă roussir dĂ©crit par Tatie Maryse, qui les pile au mortier avant de les faire chanter une Ă deux minutes dans l'huile chaude.]
Sortez les morceaux de la marinade et dĂ©barrassez-les des herbes qui y sont accrochĂ©es, que vous mettez de cĂŽtĂ© : elles brĂ»leraient. Ăpongez rapidement. L'huile doit ĂȘtre franchement chaude quand la volaille y entre, sinon la chair rendra son eau et bouillira au lieu de dorer. Posez les morceaux sans les entasser, peau vers le fond, et laissez-les tranquilles quatre Ă cinq minutes avant de les retourner. Travaillez en deux fournĂ©es plutĂŽt qu'en une seule cocotte surchargĂ©e. RĂ©servez la volaille dorĂ©e.
Le pourquoiLa coloration n'est pas un dĂ©tail esthĂ©tique : c'est la rĂ©action de Maillard qui construit le fond de goĂ»t sur lequel toute la sauce va s'appuyer. La cocotte trop pleine fait chuter la tempĂ©rature, la viande relĂąche son eau et l'on obtient une volaille grise, pĂąle, sans profondeur. [Tatie Maryse insiste prĂ©cisĂ©ment sur ce point : l'huile doit ĂȘtre bien chaude pour saisir immĂ©diatement la viande et Ă©viter qu'elle ne perde trop d'eau, et les aromates de la marinade doivent ĂȘtre retirĂ©s avant la saisie pour ne pas brĂ»ler.]
Baissez le feu. Versez dans la cocotte encore tapissée de sucs bruns l'oignon émincé et les aromates réservés de la marinade, ail, cive, persil, thym, bois d'Inde. Remuez tranquillement trois à quatre minutes, en raclant le fond pour décoller ces petits dépÎts caramélisés qui valent de l'or. L'oignon doit devenir translucide et blond, jamais brun. La cuisine, à ce moment-là , sent déjà le dimanche.
Le pourquoiLes sucs laissĂ©s par la saisie sont du goĂ»t concentrĂ©. L'eau des oignons les dissout et les remet en circulation dans la sauce : c'est un dĂ©glaçage silencieux, sans liquide ajoutĂ©. Ă feu trop vif, l'ail brĂ»le avant que l'oignon ne fonde et l'amertume s'installe dans tout le plat. [Principe de dĂ©glaçage aux sucs, commun Ă la cuisine crĂ©ole mijotĂ©e et confirmĂ© par la conduite des colombos natifs, oĂč les aromates suivent immĂ©diatement la saisie.]
Versez la poudre Ă colombo et le curcuma sur les aromates fondus. Remuez sans arrĂȘt trente Ă quarante-cinq secondes : les Ă©pices doivent chanter dans le gras et s'ouvrir, pas roussir. Puis, aussitĂŽt, remettez le poulet, ses jus, les graines Ă roussir rĂ©servĂ©es, et mĂ©langez pour enrober chaque morceau d'une robe jaune profond.
Le pourquoiLes arĂŽmes de la poudre sont liposolubles : ils ne se libĂšrent vraiment qu'au contact du corps gras chaud, et une poudre simplement dĂ©layĂ©e dans l'eau reste plate. Mais la marge est Ă©troite, car le curcuma passe trĂšs vite du parfumĂ© Ă l'amer. Quelques dizaines de secondes, puis on coupe la chaleur en remettant la viande et ses jus. [SĂ©quence tamoule classique du kuzhambu, oĂč la poudre et le curcuma suivent immĂ©diatement le temperament ; conduite confirmĂ©e par les recettes martiniquaises natives, qui incorporent la poudre Ă la fois dans la marinade et en cours de cuisson.]
Ajoutez les pommes de terre en gros cubes, l'aubergine coupée en morceaux généreux, puis la christophine, la courgette ou la carotte selon ce que vous avez sous la main. Mouillez à l'eau chaude ou au bouillon, sans jamais recouvrir : le liquide doit affleurer aux trois quarts de la hauteur, pas davantage, car un colombo n'est pas une soupe. Déposez le piment entier au sommet. Couvrez, ramenez à petit frémissement et oubliez la cocotte trente-cinq à quarante minutes. Si vous voulez l'écho de l'Inde, c'est ici qu'entrent la mangue verte ou la pulpe de tamarin.
Le pourquoiL'aubergine est la piĂšce maĂźtresse et non un lĂ©gume d'appoint : elle se dĂ©lite lentement, sa chair fond et Ă©paissit naturellement la sauce, lui donnant ce veloutĂ© que ni la farine ni la crĂšme ne savent imiter. Le liquide reste bas parce que la rĂ©duction se fait pendant, pas aprĂšs. Quant au piment posĂ© entier, il parfume par sa peau sans jamais libĂ©rer les graines et les cloisons oĂč se concentre la capsaĂŻcine. [Tatie Maryse attribue explicitement Ă l'aubergine la texture incomparable de la sauce du colombo ; la conduite Ă liquide bas et le piment entier sont constants dans les recettes martiniquaises natives.]
Retirez le piment intact et découvrez la cocotte. Poussez le feu cinq minutes pour resserrer la sauce : elle doit napper le dos d'une cuillÚre et laisser une trace nette quand vous y passez le doigt, ni bouillon ni purée. Pendant ce temps, pilez ensemble une gousse d'ail crue, une branche de persil et le jus d'un demi-citron vert. Versez ce séra dans la cocotte hors du feu, remuez à peine, goûtez, salez si besoin. Puis couvrez et laissez reposer une bonne vingtaine de minutes avant de servir.
Le pourquoiLa cuisson longue arrondit tout et finit par éteindre les arÎmes vifs. Le séra, ail et citron crus jetés à la toute fin, relance le plat par le haut et lui rend un tranchant que quarante minutes de mijotage avaient endormi. Le repos, lui, n'est pas une politesse : il laisse la sauce se stabiliser et les épices se poser, et un colombo servi vingt minutes aprÚs le feu est meilleur qu'un colombo servi tout de suite. [Le séra final ail-persil-citron figure explicitement dans la recette de Tatie Maryse, qui insiste également sur un repos d'une bonne vingtaine de minutes avant le service.]
Dressez Ă l'assiette creuse : un dĂŽme de riz blanc long grain d'un cĂŽtĂ©, le colombo de l'autre, un ou deux morceaux de volaille, des lĂ©gumes et de la sauce en abondance. Posez des quartiers de citron vert au bord, pour ceux qui aiment relever leur assiette eux-mĂȘmes, et le piment Ă part pour les courageux. Servez trĂšs chaud. Si vous voulez le dimanche complet, ajoutez du fruit Ă pain rĂŽti ou de la banane jaune bouillie, et faites prĂ©cĂ©der le tout d'un ti-punch bien froid.
Le pourquoiLe riz nature n'est pas un remplissage : il sert d'assise neutre Ă une sauce dense et fait durer chaque cuillerĂ©e. Le citron servi Ă part respecte le fait que l'aciditĂ© est affaire de goĂ»t personnel, et qu'un plat corrigĂ© dans l'assiette vaut mieux qu'un plat corrigĂ© dans la cocotte pour tout le monde. [Service dominical dĂ©crit par les sources martiniquaises, oĂč le colombo accompagnĂ© de riz blanc tient le rĂŽle du plat de famille.]
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â Cette recette n'a jamais Ă©tĂ© testĂ©e par la communautĂ©. Soyez le premier Ă fermer la couronne.
Deux ßles, un héritage tamoul commun : le colombo guadeloupéen préfÚre le cabri, la tomate fraßche et sa pointe de tamarin, quand le poulet rÚgne en Martinique avec la mangue verte.
Voir la recette âVarianteColombo de cabri et de poulet sont deux versions du mĂȘme plat fondateur : le cabri, viande de fĂȘte des engagĂ©s tamouls, en est la version la plus prestigieuse ; le poulet, la plus populaire et dominicale.
Voir la recette âVarianteColombo de crevettes et de poulet partent de la mĂȘme poudre fondatrice : l'un marin et rapide, souvent au lait de coco, l'autre terrestre et dominical.
Voir la recette âVarianteColombo de mouton et de poulet sont deux versions du plat fondateur : le mouton, avec son caloupilĂ© et son tempering, en est la plus fidĂšle Ă Madras ; le poulet, la plus crĂ©olisĂ©e et populaire.
Voir la recette âVarianteLe hub des colombos martiniquais : le poulet est la rĂ©fĂ©rence, la dinde en est la dĂ©clinaison moderne et Ă©conomique, nĂ©e dans les annĂ©es 1980.
Voir la recette âVarianteMĂȘme colombo crĂ©ole, mĂȘme poudre et mĂȘme marinade ail-Ă©chalote-cive-piment, mais au poulet plutĂŽt qu'au cabri. C'est la version la plus courante des cartes saint-martinoises (Le Grand Saint-Martin, Layla's) et souvent la porte d'entrĂ©e vers le cabri, plus corsĂ©.
Voir la recette âCousineAutre pilier du rĂ©pertoire des lolos de Grand Case, le colombo de poulet partage la volaille et les aromates crĂ©oles (ail, cive, piment) mais s'en distingue par sa poudre d'Ă©pices (le colombo, cousin antillais du curry) qui lui donne sa couleur jaune-ocre, lĂ oĂč la fricassĂ©e mise sur le roussi acajou.
Voir la recette âCousineL'autre grand poulet mijotĂ© des Antilles : aux Antilles françaises, le poulet marinĂ© aux aromates crĂ©oles mijote dans les Ă©pices colombo hĂ©ritĂ©es des engagĂ©s indiens, lĂ oĂč la JamaĂŻque le fait dorer puis nager dans une sauce brune.
Voir la recette âCousineMĂȘme racine indienne, deux grammaires. Cari rĂ©unionnais et colombo antillais descendent tous deux des cuisines apportĂ©es par les engagĂ©s du sous-continent, mais le colombo se construit autour d'une poudre d'Ă©pices composĂ©e qui signe le plat, quand le cari pĂ©i repose d'abord sur le roussissage de l'oignon et le curcuma frais â le safran pĂ©i â, le mĂ©lange d'Ă©pices (le massalĂ©) restant optionnel et rĂ©servĂ© surtout au cabri.
Voir la recette âCousineDeux crĂ©olisations parallĂšles de l'hĂ©ritage indien, l'une dans l'ocĂ©an Indien, l'autre aux Antilles, sans contact entre elles. Le colombo antillais s'appuie sur une poudre d'Ă©pices propre et accepte volontiers lĂ©gumes-racines et aciditĂ© de fin ; le cari rĂ©unionnais repose sur l'oignon roussi et le curcuma frais. MĂȘme volaille, mĂȘme racine lointaine, deux grammaires.
Voir la recette âCousineMĂȘme racine indienne portĂ©e par l'engagisme, deux grammaires devenues distinctes de part et d'autre de l'Afrique : le colombo antillais s'organise autour d'une poudre d'Ă©pices composĂ©e, quand le cari rĂ©unionnais s'appuie sur le seul curcuma et sur la profondeur de l'oignon roussi.
Voir la recette âCousineMĂȘme racine indienne, deux ocĂ©ans et deux grammaires. Le colombo antillais, dont le nom vient du tamoul kuzhambu, s'appuie sur sa poudre de colombo et son trait de tamarin ou de vinaigre ; le cari rĂ©unionnais refuse la poudre toute faite et bĂątit tout sur l'oignon roussi et le curcuma frais. Deux rĂ©ponses crĂ©oles Ă la mĂȘme migration d'engagĂ©s tamouls.
Voir la recette âLes engagĂ©s venus des comptoirs français de la cĂŽte de Coromandel, dont Madras, ont apportĂ© aux Antilles la grammaire des currys du sud de l'Inde. Mais l'ancĂȘtre exact du colombo n'est pas le curry de Madras au sens commercial du terme : c'est le kuzhambu tamoul, dont le colombo a gardĂ© le nom et le premier geste.
Pas encore dans l'AtlasL'ancĂȘtre direct, et la clĂ© du nom. En tamoul, kuzhambu ne dĂ©signe pas un plat mais une famille entiĂšre de ragoĂ»ts Ă©picĂ©s et acidulĂ©s, dĂ©clinĂ©s selon ce qu'on y met : meen kuzhambu au poisson, poondu kuzhambu Ă l'ail, milagu kuzhambu au poivre. Exactement comme colombo se dĂ©cline ici au poulet, au porc, au cabri, au poisson. Le crĂ©ole martiniquais a d'ailleurs gardĂ© la forme kolbou, bien plus proche de kuzhambu que de la ville de Colombo. Et surtout, les deux cuisines ouvrent de la mĂȘme façon : moutarde, cumin et fenugrec Ă©clatĂ©s dans l'huile chaude avant la poudre et le curcuma. Ce que la Martinique appelle les graines Ă roussir est le temperament tamoul, conservĂ© intact. Seule l'aciditĂ© a changĂ© de main : le tamarin du Tamil Nadu a laissĂ© la place au citron vert des Antilles.
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