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Atlas Culinaire · Maurice · Afrique
Le pilier végétal du quotidien mauricien — une botte de brèdes songe (feuilles de taro) fondues à l'étouffée dans l'ail, l'oignon et le piment, juste assez de tamarin pour réveiller : le légume-feuille de tous les jours, qui accompagne riz et cari sur toutes les tables de l'île.
Les brèdes sont le pilier végétal de la table mauricienne. Le mot est un emprunt à l'indo-portugais, du portugais bredo (breda dans la forme relevée par les lexicographes), qui désigne l'amarante ; le linguiste Robert Chaudenson l'a établi dès 1974, et la chaîne remonte au latin blitum, lui-même venu du grec bliton, qui a aussi donné notre blette. Aux Mascareignes, l'usage des brèdes est attesté depuis le XVIIe siècle. Sous ce seul mot vit toute une famille de feuilles qu'on mange : la brède chouchou, le cresson, la brède mouroum du moringa, la brède malbar, et la plus prisée de toutes, la brède songe.
La vraie ligne de fracture du touffé brèdes n'est pas dans l'assaisonnement, elle est dans la manière de dompter la feuille.
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On passe les feuilles à l'eau bouillante deux ou trois fois en jetant l'eau à chaque coup, puis on touffe jusqu'à la purée. C'est la méthode de la radio nationale TOP FM et des carnets de famille : elle retire l'oxalate soluble, adoucit la feuille et donne une texture de purée verte qu'on écrase à la fourchette.
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Détachez les feuilles de brèdes songe des grosses tiges fibreuses, et gardez les tiges les plus tendres que vous couperez en petits tronçons : elles demandent un peu plus de temps que les feuilles, on les fera partir en avance. Empilez les feuilles, roulez-les en cigare et ciselez en lanières d'un centimètre. Le volume cru est impressionnant et il fondra des trois quarts : ne vous fiez pas au saladier qui déborde. Rincez à grande eau froide, trois fois s'il le faut, jusqu'à ce que la dernière soit claire, car la songe pousse au ras du sol et garde le sable du champ. Écartez les feuilles jaunies, elles seraient amères.
Le pourquoiLes tiges dures et les feuilles abîmées ne fondront jamais au même rythme que le reste : le tri est déjà une cuisson.
Portez une grande casserole d'eau salée à ébullition franche. Plongez-y les brèdes ciselées, laissez revenir à l'ébullition, puis égouttez et jetez l'eau. Recommencez deux fois dans une eau propre : trois passages en tout, c'est ce que donne la radio nationale TOP FM. Le geste qui compte ici, c'est de jeter l'eau. C'est elle qui emporte l'oxalate soluble de la feuille, celui qui pèse sur les reins. Égouttez enfin, puis pressez fermement les brèdes entre vos mains pour en exprimer le maximum d'eau : une songe bien pressée fondra moelleuse, une songe gorgée d'eau restera filandreuse et délavée. Réservez la boule verte.
Le pourquoiL'ébullition fait éclater l'épiderme de la feuille et laisse fuir l'oxalate soluble dans l'eau de cuisson : Savage et Dubois mesurent 36 % de perte, et une étude vietnamienne 62 % après dix minutes. Tout le bénéfice disparaît si on garde cette eau. [Savage et Dubois, International Journal of Food Sciences and Nutrition, 2006]
Dans une sauteuse large, chauffez l'huile à feu moyen. Jetez-y les oignons émincés et laissez-les suer quatre à cinq minutes, jusqu'à ce qu'ils soient translucides et blondissent sur les bords : c'est la base sucrée du plat. Ajoutez l'ail pilé, le gingembre haché et le piment cabri écrasé, remuez une minute, le temps que la cuisine embaume. L'ail ne doit pas brunir, il deviendrait amer : baissez le feu si ça va trop vite. Ajoutez enfin les feuilles de caripoulé et la pomme d'amour concassée, écrasez la tomate à la cuillère et laissez compoter deux minutes qu'elle rende son jus et fonde en une base humide.
Le pourquoiCe fond est tout l'assaisonnement du touffé : la brède n'apportera que son goût vert et végétal, tout le reste se joue ici.
Ajoutez la boule de brèdes pressées dans la sauteuse et mélangez pour bien les enrober du fond aromatique. Versez le tamarin délayé et seulement quatre-vingts millilitres d'eau : on étouffe, le légume cuit dans sa propre humidité et un filet d'eau, jamais dans un bouillon. Salez. Couvrez et laissez fondre à feu doux vingt-cinq à trente minutes, en remuant toutes les cinq minutes et en écrasant les feuilles à la cuillère ou à la fourchette au fur et à mesure. Les brèdes doivent finir en une purée vert sombre et brillante, presque confite, sans nager dans le liquide. Si ça attache, une cuillère d'eau ; s'il reste du jus à la fin, terminez à découvert pour l'évaporer. Goûtez, rectifiez le sel et le tamarin.
Le pourquoiLe blanchiment a retiré le soluble mais pas les cristaux en aiguilles qui piquent la gorge : seule une cuisson longue les dissout et les émousse, et les sources mauriciennes fixent le plancher à trente minutes de cuisson au total. [Foods, 2024 : à 100 °C, trente minutes retirent environ 20 % des aiguilles et raccourcissent le reste d'autant]
Version familiale très fréquente : cinq minutes avant la fin, incorporez une boîte de sardines égouttées et émiettées, ou une poignée de crevettes séchées réhydratées et écrasées au mortier. La sardine apporte un fondant iodé qui fait passer l'accompagnement au rang de plat complet sur du riz ; la crevette séchée donne un umami marin profond, très créole. Mélangez délicatement pour ne pas réduire la sardine en bouillie. Laissez nature si vous voulez un accompagnement végétal pur, qui laisse la vedette au cari principal : les deux se font dans la même semaine, et aucune n'est plus vraie que l'autre.
Le pourquoiLa salinité profonde du poisson de conserve ou de la crevette séchée remplace, dans les maisons du quotidien, le poisson frais des tables de fête.
Coupez le feu et laissez reposer deux ou trois minutes à couvert, le temps que les saveurs s'assemblent et que le tamarin se fonde. Goûtez une dernière fois : un bon touffé tient en équilibre entre le sucré de l'oignon, le piquant du cabri et l'aigre du tamarin, sans qu'aucun des trois ne prenne le dessus. Servez brûlant, en monticule à côté du riz blanc et du cari, avec un satini frais et une pointe de mazavaroo pour ceux qui aiment relever. Le lendemain, réchauffé doucement, il est souvent meilleur encore.
Le pourquoiQuelques minutes de repos laissent la feuille finir d'absorber le fond d'aromates : le touffé se sert posé, pas jeté bouillant hors de la marmite.
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Le duel des grand-mères : mêmes feuilles, deux plats — le touffé les étouffe à sec jusqu'au confit, le bouillon les plonge trois minutes dans un fond clair à la chinoise.
Voir la recette →CousineMême feuille, autre océan : en Nouvelle-Calédonie, les feuilles de taro mijotent au lait de coco — partout où le taro pousse, sa feuille exige la même précaution contre l'oxalate.
Voir la recette →CousineAutre accompagnement de légume vert créole cuit à l'étouffée avec la même base aromatique, tenant le même rôle à table à côté du riz et du cari. Cousin par la fonction et la technique, non par l'ingrédient.
Voir la recette →CousineMême famille de plat, le légume-feuille créole servi au bord du riz ; le touffé étouffe les brèdes à couvert quand ce plat les saisit vives au wok, et la brède mafane peut se cuisiner de l'une comme de l'autre façon.
Voir la recette →CousineLes deux destins des brèdes à Maurice : en bouillon versé sur le riz, ou étouffées à sec avec ail et oignon. Même famille de feuilles, deux gestes opposés.
Voir la recette →CousineMême geste fondateur du répertoire créole mauricien : le touffé, un légume étouffé à couvert avec oignon et ail, cuit dans sa propre vapeur et servi sur le riz blanc à côté des grains.
Voir la recette →CousineMême famille des brèdes mauriciennes, autre feuille et autre tempo : les feuilles de songe (taro) exigent une longue cuisson étouffée pour neutraliser leurs oxalates, là où les feuilles de chouchou se contentent d'un sauté minute.
Voir la recette →CousineCousine créole réunionnaise : un laoka de feuilles vertes étouffées servi avec le riz, même logique de brède d'accompagnement dans l'archipel de l'océan Indien, techniques et registre proches.
Voir la recette →CousineMême technique créole de l'autre côté de la mer : des brèdes étouffées puis réduites presque à sec avec l'aromate et le gras, jusqu'au vert sombre nappant — le ritra malgache en version réunionnaise.
Voir la recette →CousineLe pendant mauricien du laoka de brèdes : des feuilles étouffées à l'ail et à l'oignon, même rôle d'accompagnement vert du riz dans le monde créole de l'océan Indien, avec une nuance de technique, l'étouffée là où Madagascar préfère le sauté à découvert.
Voir la recette →CousineÀ Maurice, les brèdes s'étouffent à l'ail et à l'oignon sur le même principe : des feuilles tombées vite, servies sur le riz. La version malgache côtière y ajoute simplement le lait de coco.
Voir la recette →CousineL'autre versant de la même plante : quand le saonjo en sauce cuisine la racine, les brèdes songe étouffées cuisinent les feuilles du même Colocasia, avec la même exigence d'une cuisson complète pour neutraliser les oxalates.
Voir la recette →CousineVariante créole réunionnaise de la brède cuisinée (ici étouffée plutôt que sautée vif). Même logique de feuille verte servie en accompagnement du riz, écho des laoka d'anana malgaches.
Voir la recette →Le cousin du Pacifique : la feuille de taro enveloppée de coco et cuite au four de terre — la même reine verte, en version cérémonielle.
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