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Atlas Culinaire · France · Bretagne
Blé noir, eau, gros sel : la crêpe des terres pauvres, étalée au rozell sur la billig brûlante. Deux écoles véritables, selon qu'on se tient à l'est ou à l'ouest de la ligne Sébillot.
Il faut commencer par écarter une jolie légende. On raconte partout que le sarrasin serait arrivé en Bretagne dans les bagages des croisés, et que la duchesse Anne en aurait ordonné la culture. Les deux sont fausses. La plante, Fagopyrum esculentum, n'est même pas une céréale : c'est une cousine de la rhubarbe et de l'oseille, venue d'Asie centrale, domestiquée en Chine ou en Inde il y a un millier d'années, entrée en Europe du Nord au Moyen Âge par les routes continentales. Erwan Le Gall, docteur en histoire contemporaine au Centre de recherche bretonne et celtique, le dit sans détour : son arrivée en Bretagne n'a rien à voir avec les croisades ou l'Afrique du Nord, comme on l'a longtemps, et à tort, affirmé. Quant à la duchesse, croire qu'une souveraine, aussi puissante soit-elle, puisse ordonner au XVIe siècle la culture d'une plante, c'est se méprendre lourdement sur ce qu'était l'État à cette époque.
La vraie querelle n'est pas celle qu'on croit.
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Cent pour cent blé noir, eau et gros sel. Ni œuf, ni lait, ni froment. C'est la recette du pays gallo, celui-là même qui dit « galette ».
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Prenez une farine de blé noir moulue depuis peu, idéalement sous indication géographique Farine de blé noir de Bretagne. Elle est gris-brun, jamais blonde, et elle sent la noisette et la terre fraîche dès qu'on ouvre le sachet. Pesez-la, ajoutez le gros sel, et mélangez les deux à sec avant la moindre goutte d'eau.
Le pourquoiLe sarrasin contient environ deux fois plus de matière grasse que les céréales, et c'est exactement ce qui limite la conservation du grain décortiqué et de la farine : elle s'oxyde et rancit bien plus vite que la farine de blé. Une farine trop vieille ne donne pas une galette moins bonne, elle donne une galette au goût de vieux. [Harold McGee, On Food and Cooking, 2004 ; Skřivan et al., Foods, 2023.]
Versez l'eau froide sur la farine salée en deux ou trois fois, sans jamais cesser de remuer. Puis battez, longuement, à la main si vous le pouvez : c'est un travail de bras. On lève la pâte et on la laisse retomber en ruban, encore et encore, pour y enfermer de l'air. Rien d'autre n'entre là-dedans. Ni œuf, ni lait, ni froment.
Le pourquoiLe sarrasin ne fait pas de gluten : ses protéines sont des globulines solubles dans le sel, incapables de former un réseau élastique. Ce qui tient la galette, c'est l'amidon gélatinisé et un mucilage, un sucre complexe ramifié d'environ mille cinq cents unités, présent en petite quantité mais qui absorbe l'eau et fournit cette adhérence qui suffit tout juste à faire tenir une pâte cent pour cent blé noir. D'où la longue battue : faute de gluten à développer, on incorpore de l'air. [Harold McGee, On Food and Cooking, 2004 ; Bertrand Denis, maître crêpier, fondateur de l'École Maître Crêpier.]
Couvrez et laissez reposer au frais six heures au minimum, idéalement du soir au lendemain. Le geste des crêpiers : verser un doigt d'eau à la surface sans mélanger, pour empêcher la pâte de croûter. Le lendemain, remuez, incorporez cette eau, et rectifiez la fluidité si la pâte a épaissi pendant la nuit.
Le pourquoiLe repos n'a rien de folklorique. Il laisse aux protéines et à l'amidon abîmé par la mouture le temps d'absorber toute l'eau, et il laisse les bulles d'air remonter et s'échapper. Une pâte cuite aussitôt faite est hétérogène : elle se déchire et elle boursoufle. [Harold McGee, On Food and Cooking, 2004 ; Bertrand Denis, maître crêpier.]
Chauffez la billig, la grande plaque de fonte ronde des crêpiers, jusqu'à 240 degrés. À défaut, une poêle en fonte bien plate, chauffée à feu vif. Graissez très peu, avec un tampon de tissu imbibé de beurre fondu ou de saindoux, en essuyant l'excédent : la plaque doit être lustrée, jamais grasse.
Le pourquoiLa fonte ne cuit pas mieux parce qu'elle serait noble, mais parce que sa masse thermique encaisse l'arrivée d'une louche de pâte froide sans s'effondrer en température. Une galette se cuit vite et fort ; si la plaque tombe sous les 200 degrés, la pâte sèche au lieu de saisir, et la galette sort pâle et cassante. [Bertrand Denis, maître crêpier ; recettes professionnelles de crêperie (billig à 240 degrés).]
Versez une louche au centre et étalez aussitôt d'un mouvement circulaire avec le rozell, le petit râteau de bois. Visez trente à trente-cinq centimètres. Laissez cuire jusqu'à ce que les bords se décollent et frisent, puis glissez la spatule large sous un bord et retournez d'un geste franc, sans hésiter.
Le pourquoiPrivée de gluten, la galette n'a aucune élasticité de secours : elle ne tient que par l'amidon pris et le mucilage. Or l'amidon du sarrasin ne commence à gélatiniser que vers 65 degrés et n'atteint son pic de viscosité que vers 90. Autrement dit, une galette n'est solidaire qu'une fois vraiment chaude à cœur ; la retourner trop tôt, c'est retourner une pâte qui n'a pas encore pris. [Skřivan et al., Foods, 2023 ; Harold McGee, On Food and Cooking, 2004.]
Galette retournée sur la plaque, posez une noisette de beurre demi-sel, puis cassez l'œuf au centre. Répartissez le fromage râpé tout autour, directement sur la pâte, et posez le jambon par-dessus. Quand le blanc est presque pris, rabattez les quatre côtés pour dessiner un carré qui laisse voir le jaune.
Le pourquoiLe fromage se met au contact de la galette et non sur le jambon : il fond alors directement sur la pâte brûlante et devient la colle qui tiendra l'ensemble au moment de rabattre. Le jambon, posé par-dessus, se réchauffe à la vapeur au lieu de se dessécher au contact de la fonte. [Pratique des crêperies bretonnes. Aucune source ouverte ne date l'apparition de cette garniture : ERREUR TERRAIN NON DOCUMENTÉE, on ne l'invente pas.]
Servez immédiatement, dans une assiette chaude, sans attendre la suivante. Accompagnez d'un cidre brut, frais, en bolée. Le seul cidre breton sous appellation d'origine protégée est le Cornouaille, reconnu par décret le 19 mars 1996 sur quarante communes du Finistère : un cidre bouché, effervescent par prise de mousse en bouteille, ni pasteurisé ni gazéifié.
Le pourquoiL'amertume et la vivacité d'un cidre brut nettoient le gras du beurre et du fromage entre deux bouchées, et laissent revenir les arômes du sarrasin, que McGee décrit comme un mélange de notes de noisette, de fumée, de vert et même de poisson, dues aux pyrazines, au salicylaldéhyde et aux pyridines. [INAO, cahier des charges de l'appellation d'origine Cornouaille ; Harold McGee, On Food and Cooking, 2004.]
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La petite crêpe russe de sarrasin. Détail savoureux : le blini est le SEUL usage du sarrasin qu'Escoffier consigne dans le Guide culinaire, et il le dit russe. La galette bretonne, elle, n'y figure pas une seule fois.
Voir la recette →CousineLe sarrasin himalayen, en raviolis. Même plante, même rôle de culture de montagne et de sol ingrat, forme entièrement différente.
Voir la recette →CousineCousine de forme, pas de procédé, et il faut le dire nettement : l'injera est une pâte FERMENTÉE de teff, la galette bretonne est une pâte REPOSÉE de sarrasin. Ce qu'elles partagent, c'est d'être à la fois le plat, l'assiette et le couvert.
Voir la recette →CousineGrande galette fine cuite sur plaque brûlante et pliée sur sa garniture. Attention toutefois au rapprochement trop rapide : le dosa repose sur une PÂTE FERMENTÉE de riz et de lentilles, quand la pâte bretonne n'est que reposée.
Voir la recette →CousineCrêpe salée fine, cuite très chaud et repliée sur sa garniture. La parenté est celle du geste et du repas, pas celle de la farine : le bánh xèo se fait à la farine de riz et au curcuma.
Voir la recette →CousineLa sœur de froment. En Haute-Bretagne, on réserve le mot crêpe à la pâte de froment, sucrée, et le mot galette au blé noir, salé. La Suzette est l'aboutissement parisien et flambé de cette moitié sucrée : même geste, même plaque, farine opposée.
Voir la recette →CousineLes deux faces de la Bretagne à table. La galette est la nourriture ordinaire des terres pauvres, le kouign-amann est la fête du beurre et du sucre. Le blé noir se passait de tout, le kouign-amann ne se passe de rien.
Voir la recette →CousineLe far est l'autre grande pâte bretonne. Breiz-Izel, en 1844, décrit au pays de Léon un far grossier qu'on enfermait dans un sac pour le cuire, à côté des galettes et de la bouillie de sarrasin : trois usages d'une même farine et d'une même économie.
Voir la recette →CousineLe far du Léon, cuit en sac dans le bouillon de viande, exactement comme le décrit Breiz-Izel en 1844. Même farine que la galette, même pays, mais cuisson à l'eau au lieu de la plaque brûlante.
Voir la recette →CousineLa galette de sarrasin du Shanxi, servie froide. C'est le cousin le plus troublant : le sarrasin a été domestiqué en Chine ou en Inde il y a un millier d'années, et il y fait encore, à l'autre bout du continent, une galette de la même farine que la bretonne.
Voir la recette →CousineLe parent le plus proche hors de Bretagne : une crêpe de sarrasin fine, cuite sur plaque, puis roulée autour d'une garniture. Changez la garniture et le nom, le geste est le même.
Voir la recette →CousineLe sarrasin japonais, en nouilles. McGee explique pourquoi le soba se coupe rarement à cent pour cent de sarrasin : sans gluten, seule la petite quantité de mucilage tient la pâte. C'est le même problème que la galette bretonne, résolu autrement.
Voir la recette →CousineLes nouilles froides de sarrasin de Pyongyang. Comme en Bretagne, le blé noir s'est imposé là où le climat et le sol refusaient les céréales nobles.
Voir la recette →CousineLe sarrasin alpin. McGee cite explicitement les pizzoccheri parmi les grands usages mondiaux du blé noir : en Valtellina il est mêlé au froment pour faire des nouilles plates, exactement comme l'école de Basse-Bretagne le mêle au froment pour sa pâte.
Voir la recette →La crêpe poussée à l'extrême finesse, puis roulée. On raconte partout qu'elle fut inventée par accident en 1886 par Marie-Catherine Cornic, à Quimper. C'est faux : Breiz-Izel signale dès 1844 que Morlaix et Quimper font des crêpes-dentelles qui jouissent d'une grande renommée. Cornic n'a pas inventé la crêpe dentelle, elle l'a industrialisée.
Pas encore dans l'AtlasÀ ne pas confondre. Sous le nom de galette bretonne, la France entière achète aussi un BISCUIT SEC au beurre salé, cousin du palet breton, qui n'a ni blé noir, ni billig, ni rapport avec ce plat. C'est même la raison pour laquelle cette page s'appelle galette de blé noir.
Pas encore dans l'AtlasLa version de rue de la Haute-Bretagne : une galette de blé noir FROIDE OU TIÈDE enroulée autour d'une saucisse de porc grillée. Attestée autour de 1900 du côté de Saint-Grégoire, popularisée à La Robiquette sur la route de Saint-Malo, puis devenue l'emblème des jours de match. La doctrine de l'office de tourisme de Rennes est nette : ni moutarde, ni mayonnaise, ni ketchup ; les oignons sont tolérés.
Pas encore dans l'AtlasJacques Cambry parcourt le Finistère en 1794 et 1795 et note ceci, qui fait froid dans le dos et force le respect : un de leurs principaux remèdes pour les blessures est cette pellicule blanchâtre qui s'élève sur les crêpes moisies, qu'il transcrit en breton crampoes mouzec ; ils l'enlèvent et l'appliquent sur la plaie. Des paysans bretons posaient donc de la moisissure sur les blessures cent trente ans avant que Fleming ne comprenne pourquoi cela pouvait marcher.
En remontant la presse numérisée année par année, l'expression crêperie bretonne n'apparaît nulle part avant 1890. Sa première trace imprimée est datée du samedi 12 mai 1894, dans La Dépêche de Brest, et ce n'est pas un restaurant. C'est le cinquième stand d'une kermesse au parc de Kernéguès, à Morlaix : café chantant, tour du monde en quatre-vingts secondes, tir fin de siècle, bazar algérien, crêperie bretonne, pâtisserie parisienne, crêperie morlaisienne. La Bretagne s'y exposait déjà comme une curiosité, au milieu des autres.
Breiz-Izel, en 1844, dit la vérité économique du plat en une phrase : le froment est le plus nourrissant des grains connus, et le seul précisément dont ne se nourrisse pas un Breton ; c'est pour la ville qu'il l'arrose de ses sueurs, son froment s'y vend en totalité. On n'en gardait qu'un peu, pour faire du pain blanc les jours de fête. La galette de blé noir n'est pas née d'un goût, elle est née d'un marché.
Toujours Cambry, en 1799 : le premier novembre, on fait encore dans quelques cantons reculés des crêpes, un repas pour les morts. La crêpe bretonne a donc eu, jusqu'au seuil du XIXe siècle, une fonction rituelle héritée des veillées de la Toussaint.
Le passage le plus renversant de toute cette enquête tient en une ligne de Breiz-Izel, en 1844 : il est une variété de la crêpe qu'on appelle galette, et qui n'en diffère que par plus d'épaisseur ; ce sont les mêmes ingrédients, c'est la même pâte, seulement cette pâte a été moins fouettée. Pas un mot sur la farine, pas un mot sur le sel. Toute la doctrine moderne qui oppose la galette de sarrasin salée à la crêpe de froment sucrée est un classement venu après.
On a ouvert les quatre monuments et compté les mots. Le Guide culinaire d'Escoffier écrit vingt et une fois crêpe, douze fois galette et vingt-cinq fois breton. Ma Cuisine en 1934, le Grand Dictionnaire de cuisine de Dumas en 1873 et le Dictionnaire universel de Favre en font autant. Et sur les quatre, l'expression blé noir apparaît exactement zéro fois. Les trois seules mentions de sarrasin chez Escoffier sont russes : les blinis et la kache. La galette est restée une nourriture de paysan, invisible à la cuisine codifiée.
Sourcer ou se taire
♛ COURONNE — ENLUMINURE V4 · or en attente du test
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